───┘ Salzbourg, septembre 2012. Un gamin de vingt ans débarque dans la ville de Mozart avec un sac et un assistant personnel détaché par le club pour l'aider à s'adapter. Le contrat dit quatre millions d'euros — la troisième somme la plus élevée jamais reçue par Metz, derrière Pirès et Pjanic. Personne, en Autriche, ne sait vraiment qui il est. Les supporters voient un Africain inconnu venu d'un club de National français. Le rédacteur en chef du magazine SPOX le dira plus tard sans détour : "C'était beaucoup d'argent pour un joueur dont peu de gens avaient entendu parler." Deux ans plus tard, ce même gamin partira pour onze millions huit cent mille livres sterling, vainqueur de deux championnats, d'une coupe nationale, auteur de quarante-cinq buts en quatre-vingt-sept matchs. Et un certain Jürgen Klopp, à Dortmund, se rongera les ongles d'avoir laissé passer celui qu'il appellera, des années plus tard, "l'une de ses plus grosses erreurs." Entre les deux, il y a la ville où Sadio Mané est devenu Sadio Mané.
Mozart, Rangnick, et un Africain qui n'aimait pas s'entraîner À l'époque, Salzbourg n'est pas encore l'usine à pépites que tout le monde décrit aujourd'hui. C'est un club soutenu par Red Bull, dirigé par Ralf Rangnick, qui ambitionne de bâtir un projet européen autour d'un football moderne — pressing intense, transitions rapides, intelligence collective. Le directeur sportif allemand et son ancien entraîneur Gérard Houllier ont repéré Mané pendant les Jeux Olympiques de Londres 2012, où le Sénégal a tenu jusqu'en quart de finale face à la Grande-Bretagne. Ils ont vu un joueur de pied, vif, instinctif. Ils ont aussi vu un joueur perfectible. Roger Schmidt, l'entraîneur d'alors, hérite d'un soliste virevoltant. Il en fait, en deux ans, un buteur efficace. "Là-bas, j'ai appris le vrai foot, dira Mané en janvier 2017 à France Football. J'ai commencé à côtoyer le haut niveau avec un entraîneur qui m'a fait confiance et beaucoup aidé." Le mot qu'il faut entendre, c'est vrai. Andreas Ulmer, capitaine du club à l'époque et coéquipier de Mané pendant ces deux saisons, racontera la même chose, autrement : "C'est vrai qu'au départ il était très réservé. Mais il a imposé sa présence au fur et à mesure sur le terrain, pour acquérir au final un vrai statut. Il avait beau être plutôt discret et silencieux, c'était aussi un garçon ouvert et positif." Le gamin réticent à travailler ses gammes s'est mué, à Salzbourg, en élève assidu. Personne ne le verra jamais plus jamais autrement.
45 buts, 32 passes
45
buts en 87 matchs avec le RB Salzbourg (2012-2014). Et 32 passes décisives.
Les chiffres bruts disent une chose. Le contexte en dit une autre. Sur la saison 2013-2014, dans le système de pressing très haut de Roger Schmidt, Sadio Mané génère une moyenne de 0,89 but ou passe décisive sans pénalty pour 90 minutes — un ratio qui le place parmi les ailiers les plus rentables d'Europe à cet âge-là. Il marque trois triplés cette saison-là. Un à Grödig en championnat, le 27 octobre 2013. Un à Esbjerg en Coupe d'Autriche. Et un, monumental, le 7 mai 2014, contre le SV Horn — Salzbourg gagne 7-0 et soulève la Coupe. Quelques semaines plus tôt, le 12 décembre 2013, contre Esbjerg en Ligue Europa, il a inscrit un doublé et délivré une passe décisive sur le troisième but. Score final : 3-0. Mané était impliqué sur la totalité des buts du match. C'est dans ces nuits-là qu'il commence à exister sur les radars européens. Pour comprendre l'ampleur de ce qu'il fait à Salzbourg, il faut savoir une chose : depuis cette première saison à dix-neuf buts en vingt-neuf matchs en 2012-2013, Sadio Mané n'est plus jamais passé sous la barre des dix buts par saison en club. Pas une fois. Pendant treize ans. L'Autriche est l'endroit où cette régularité a commencé.
La casquette de travers C'est en 2014, alors que Salzbourg s'apprête à vendre. Jürgen Klopp est à Dortmund. Il suit Mané depuis les JO de Londres. Il a vu ce qu'il a fait en Autriche. Il l'invite à un rendez-vous, dans un bureau, pour le convaincre de signer en Bundesliga. L'entrevue a lieu. Klopp en sortira marqué — mais pas par les bonnes raisons. "On s'est rencontrés, on a parlé, racontera-t-il bien plus tard, avec une honnêteté brutale. À la fin, je ne le sentais pas. C'était plus une intuition. Sa casquette de travers, la mèche blonde qu'il a toujours aujourd'hui." Une casquette de travers. Voilà ce qui a éloigné, pendant deux ans, Sadio Mané du système qui était fait pour lui. L'Allemand n'invoquera jamais une raison footballistique. Jamais une question de niveau, de profil, de prix. "Je pourrais dire que j'étais jeune et naïf, mais je n'étais pas jeune et naïf à ce point. J'ai réalisé quand il est arrivé à Liverpool. Je me suis dit : 'C'est beaucoup d'argent, comparé à ce que Dortmund aurait dû mettre.'" Sadio Mané ira à Southampton pour l'équivalent de quinze millions d'euros. Deux ans plus tard, Liverpool — où Klopp aura entre-temps signé — le rachètera trente-quatre millions. L'arithmétique de l'erreur, faite en silence.
Hué dans la ville qu'il avait fait gagner Petit détail souvent oublié. L'été qui suit son départ pour Southampton, en 2014, Mané revient à Salzbourg. Match amical entre son nouveau club anglais et son ancien club autrichien. Les tribunes le huent. Les supporters du Red Bull Salzburg, qui l'ont vu gagner deux championnats et soulever la Coupe en l'espace de vingt-trois mois, ne lui pardonnent pas d'être parti. C'est la première fois qu'on lui adresse une hostilité publique de cette intensité. Il n'en parlera jamais. Il n'aura pas besoin. Quelques années plus tard, quand Liverpool affrontera Salzbourg en Ligue des champions, le même public l'accueillera comme un fils prodigue. "C'est probablement le meilleur joueur à avoir évolué en Autriche", dira de lui Fabian Zerche, journaliste autrichien spécialiste du club. Entre les deux, il y a eu Anfield. Il y a eu six saisons sous Klopp. Cent vingt buts en deux cent soixante-neuf matchs. Une Ligue des champions, deux Coupes d'Afrique, un titre de Premier League. Mais avant tout ça, il y a eu Salzbourg. Et un homme dans un bureau de Dortmund qui n'a pas su voir.
Sa casquette de travers, la mèche blonde qu'il a toujours aujourd'hui.
Le 16 juin, à 19h00 heure de Dakar, Sadio Mané entrera sur la pelouse du MetLife Stadium pour sa dernière compétition internationale. Il aura trente-quatre ans. Quatorze ans de carrière en sélection. Cent vingt et une sélections. Cinquante-deux buts. Tout ça a commencé dans une ville où il ne connaissait personne, sous un entraîneur qu'il n'avait pas choisi, dans un club que personne ne voyait. Et dans le silence d'un bureau de Dortmund, ce jour où un grand entraîneur a regardé une mèche blonde au lieu d'un joueur. Demain : Southampton. La vraie révélation. L'Angleterre découvre ce que l'Autriche savait déjà.