À 21 secondes du coup d'envoi, le 30 avril, Selhurst Park n'avait pas encore fini de s'asseoir qu'Ismaïla Sarr ouvrait déjà le score face au Shakhtar Donetsk. Le but le plus rapide de l'histoire de la UEFA Conference League. Une signature. Et un résumé. À 28 ans, le natif de Saint-Louis vit la saison qu'on attendait de lui depuis cinq ans. Méthodiquement, statistiquement, il transforme ses promesses en chiffres.

20 Vingt buts toutes compétitions confondues avec Crystal Palace cette saison. C'est, pour situer, le premier joueur des Eagles à franchir ce cap depuis Glenn Murray en 2012-13 — un record qui dormait depuis treize ans. Neuf en Conference League (où il termine meilleur buteur de la compétition, qualifiée pour la finale du 27 mai à Leipzig), huit en Premier League, et trois en coupes domestiques dont le Community Shield d'août dernier, où il avait été nommé homme du match. Le détail le plus parlant n'est pas le total. C'est le ratio. En 2024-25, Sarr avait inscrit 8 buts en 38 matches de Premier League. Cette saison, 8 buts en 25 matches. Avec deux journées restantes pour battre son record personnel en championnat.

Ce qui a changé Le talent, personne ne l'a jamais contesté. Vitesse de pointe, capacité à dribbler, à éliminer en un contre un. C'est sa décision avec le ballon qui l'a longtemps relégué dans la catégorie des joueurs spectaculaires sans être décisifs. Cette saison, le choix final s'est aiguisé. Sous Oliver Glasner, dans un système qui valorise la transition rapide et le surnombre offensif, Sarr a appris à attaquer la profondeur au bon moment plutôt qu'à porter le ballon trop longtemps. Les défenseurs trouvent moins de prises sur lui. Les gardiens trouvent moins d'angles à fermer. Le passage par l'Olympique de Marseille (saison 2023-24) reste, pour beaucoup, le point de bascule. Pas par sa réussite — l'épisode avait été décevant — mais parce qu'il avait montré à Sarr ce qu'il devait corriger.

L'attente sénégalaise Au Sénégal, Sarr a longtemps porté un fardeau particulier : celui de successeur désigné de Sadio Mané. Coupe du Monde 2022, le pays espère le voir prendre la lumière en l'absence de Mané, forfait. Il inscrit un penalty décisif face à l'Équateur (2-1, qualification en huitièmes). Puis disparaîtra contre l'Angleterre. CAN 2023 en Côte d'Ivoire, les critiques s'accumulent sur ses choix offensifs. La frayeur de la blessure ligamentaire fin novembre 2025 fait craindre un nouveau rendez-vous manqué. Finalement, Sarr a terminé titulaire en finale de la CAN 2025 face au Maroc. Le Sénégal l'emporte 1-0 sur la pelouse. Deux mois plus tard, le jury d'appel de la CAF déclare l'équipe sénégalaise forfait et homologue la victoire au Maroc. La Fédération sénégalaise a saisi le Tribunal Arbitral du Sport ; la procédure suit son cours, sans verdict définitif à ce jour. Sarr, lui, écope d'une suspension pour les évènements d'après-match. À chaque fois, la même question revenait : Ismaïla Sarr peut-il devenir un joueur régulièrement décisif au plus haut niveau ? Six mois plus tard, on a la réponse statistique.

La course au Ballon d'Or Africain 2026 Le BOA 2025 est revenu à Achraf Hakimi en novembre dernier. La course pour 2026, qui sera attribuée fin d'année, s'annonce ouverte. Trois noms se détachent. Sadio Mané reste le candidat historique, fort de son rôle de leader pendant la CAN 2025 (élu MVP du tournoi). La controverse autour de l'issue de la finale n'efface pas, pour beaucoup d'observateurs, sa légitimité du terrain. Mais son club, Al-Nassr, joue le titre saoudien et son rendement dépendra du dénouement. Achraf Hakimi tentera de conserver sa couronne — un exercice que cinq Africains ont déjà réussi avant lui, d'El-Hadji Diouf à Sadio Mané. Champion d'Europe avec le PSG, finaliste continental avec le Maroc, il aborde le Mondial 2026 avec une crédibilité massive. Ismaïla Sarr est l'outsider sérieux. Pour la première fois, ses chiffres ne sont plus en deçà de ceux des candidats traditionnels. Une finale européenne, un trophée éventuel à Leipzig le 27 mai, une bonne CAN, une bonne fin de saison Premier League — sa candidature devient sérieuse. Le juge de paix sera le Mondial 2026. Comme toujours.

Le verdict est devant Sarr n'a plus à confirmer son talent. Il l'a fait. Il a maintenant à confirmer sa régularité, à un âge — 28 ans — où la fenêtre commence à se refermer. Crystal Palace dispute la première finale européenne de son histoire dans deux semaines. Le Sénégal entre en Coupe du Monde dans cinq semaines, avec un choc face à la France en ouverture. Sarr n'est plus dans l'attente. Il est dans la dernière ligne droite d'une saison qui peut, pour la première fois, le faire entrer dans les conversations qui comptent. À une condition : confirmer en juillet sur la scène mondiale ce qu'il a montré en avril à Selhurst Park.